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SOFU TESHIGAHARA

Hauteur : 122 cm  
Largeur : 88 cm   
Profondeur : 50 cm

Cuivre repoussé sur âme de bois

Bibliographie : Bénézit Tome XX page 124

La sculpture du maître Sofu Teshigahara se maintient très ouverte dans ses avancées expérimentales : la force sans limite de son tempérament exceptionnel lui permet de créer de front des œuvres spatiales venant droit de la science de l'Ikebana, des totems rayonnant de ses humours mythiques personnels, et enfin des complexes structures baroques qui engagent le meilleur de notre possible présent et préparent la voie a une solide tradition autre de demain. 
Il est de toute façon dans l'aventure essentielle : j'ai déjà souvent dit que l'Ikebana traditionnel-créatif était un art fondamentalement structurel dans le sens le plus moderne, le plus abstrait de ce mot, c'es à dire une organisation morphologique ensembliste. Forme et espace inextricablement identifiés dans une généralisation dialectique qui est bien la puissance de maintenant, l'élément étant en soi neutre, mais les actualisations particularisées du génie créatif lui décidant une contribution ambiguë à la signifiance d'un message sinon d'une structure totalement "artistique", dans une communication autre avec l'amateur tel qu'il ne pourrait plus ne pas être devenu.

Michel Tapié. Tokyo, Aout 1961

Lors de mon premier voyage au Japon, j'ai été emmené en visite chez le maître des fleurs Sofu Teshigahara, prestigieux personnage au sommet d'une pyramide hiérarchique digne du grand Moyen Age avec une base de cinq cent mille à un million d'élèves.
J'ai traversé un jardin traditionnel ou s'entassaient des dizaines de sculptures qui m'ont semblée, de la plus grande classe internationale. 
Je ne me suis intéressé aux fleurs qu'à mon troisième voyage : j'ai aussi compris quelque chose. 
Si, ignorant de la science traditionnelle des fleurs, je regarde les IKEBANAS comme des structures dont l'un des éléments est le monde floral et je porte un jugement comme je le ferais pour une sculpture ou une architecture, j'ai senti, et la suite me l'a confirmé que pour les amateurs Japonais les sculptures étaient des IKEBANAS. 
Souvent même, maintenant, des professeurs exposent, comme arrangements de fleurs spécialement significatifs, des œuvres en plein bois ou métal qui pour nous ne pourraient rien être d'autre que des sculptures. 
C'est une grande chance d'enrichissement pour les dieux, les œuvres le prouvent.
Michel Tapié

                              
Rencontre avec Michel Tapié
En notre époque de confusion, de très riche confusion, on a trop tendance à s'installer dans l'expérimental, ce qui constitue la plus ennuyeuse des possibles attitudes académisantes; hors d'exercices d'atelier que l'artiste peut faire pour lui-même, c'est une grave faute de goût, sinon de savoir-vivre, que d'étaler le côté expérimentale de l'œuvre. Cela vient tout simplement du fait que très peu d'artistes (ou prétendu tels) ont ces deux qualités maîtresses : l'invention et le souffle (la puissance), les deux à grande envergure. Je sais maintenant que Sofu Teshigahara est du côté de ces rares mais indiscutables élus. 
Les nombreux documents sur ses multiples activités m'avaient depuis longtemps séduit, et j'avais grande curiosité à prendre contact et avec l'œuvre et avec l'homme ; j'ai eu la merveilleuse surprise de me trouver devant devant l'un de ces grands créateurs, qui ont une sorte "d'état de grâce" artistique, comme le monde entier en produit très peu par siècle. 
J'ai vu ses dernières sculptures, dans son studio d'abord, puis dans le cadre enchanteur du parc d'une maison amie, et j'en suis vite arrivé à cette conclusion, qu'il m'a été rarement donné de tirer, mais qui convient à cette œuvre (comme à celle de Picasso, par exemple) : devant l'évidence de la puissance d'une telle création, il n'est plus question de discuter de qualité de détail, il suffit d'entrer dans le monde de Teshigahara par la voie d'une ou de quelques unes des œuvres avec lesquelles on communique plus facilement, et, cette porte franchie, on participe de l'œuvre totale. Critiquer telle ou telle œuvre particulière, tel point de vue, en face du mouvement qu'est l'ensemble d'une authentique et continue création, semble mesquin et se retourne immédiatement sur celui qui critique, révélant la pauvreté de son envergure propre. 
Je suis venu au Japon pour contact avec son avant-garde et je suis rassuré sur son devenir : Teshigahara est dès maintenant l'un des grands noms de l'aventure actuelle en sculpture, à côté de David Smith, Claire Falkenstein et Etienne Martin.
Sa maîtrise de l'art des fleurs l'a familiarisé avec l'une des plus importantes notions mises en cause par les problèmes abstraits les plus profonds : le voisinage. Le mot même "d'arrangement" que l'on emploie couramment pour les fleurs relève de cette notion et pourrait bien remplacer le terme classique très démodé de "composition". 
Dans ses dernières sculptures en bois partiellement revêtues de métal, il détermine des structures formelles et spatiales d'une grande efficacité magico-phanthéiste : contrepoint entre le monde spatial et son substantum tellurique, continuité quasi organique concourent au fait de l'œuvre complète, porteuse d'une sérénité dynamique à l'échelle des nouvelles sagesses, que Sofu Teshigahara nous aide à transcender dans le plaisir d'une plénitude ambiguë qui est bien le fait de notre ère autre.
J'ai souvent écrit que la chance de la sculpture était, par rapport à l'actuelle peinture, sa limitation même par des lois d'équilibre, de matériau, etc. L'œuvre de Teshigahara m'amène plutôt à conclure à l'opposé : sans doute la peinture est libre, comme l'est la musique électronique, comme pourrait l'être la poésie si nous parlions tous la même langue, sur la surface d'une toile toute structure peut être proposée. Mais l'homme, trop faible pour vivre longtemps dans l'anarchie, tourne en ronde, prend l'anarchie pour une attitude, et l'ouverture généralisée de la proposition  informelle est de plus en plus menacée par les académismes fascistes. Avec l'aventure ouverte qui est la sculpture de Teshigahara, en cela parallèle d'ailleurs à celle que Claire Falkenstein poursuit entre Paris et San Fransisco, la vraie liberté est constamment vivifiée, par de toujours nouveaux problèmes matériels. En peinture le geste devient vite réflexe d'écriture, hors de toute aventure créative : une conception de sculpture obligeant à des "arrangements" liés aux lois capricieuses de matières très variées : bois, métal, pierre, fleurs, à l'état quasi brut ou entièrement reproposées par la main de l'homme, mais jamais tuées par quelque académisme que ce soit, est le plus excitant des supports pour la grande création panthéiste. Teshigahara trouve sa sagesse dans l'action créatrice ; sa puissance de travail est fantastique, sa rapidité d'exécution aussi, mais tout cela est si intégré, transcendé en un grand art de vivre, que l'homme rayonne d'un calme merveilleux que j'admire à chaque rencontre, et qui est pour moi la meilleur preuve de cette "œuvre complète" qui est le fait des seuls créateurs de grande envergure qui, au cœur même de la joie esthétique qu'ils donnent avec les œuvres, proposent, à l'échelle des actuelles nécessités, un grand art de vivre, une étique à la mesure de notre temps.

                                                                                          
"SCULPTURE EN BOIS DE SOFU" , Par Soichi TOMINAGA Critique d'Art

J'ai toujours pensé que la sculpture en bois occupe une place prépondérante dans la sculpture traditionnelle du Japon. Cet espace que définit la souple et chaude texture du bois est l'expression spontanée d'un caractère essentiel de notre race et il est bon que cette forme d'expression vive encore aujourd'hui. Les œuvres récentes de Sofu mettent en valeur d'une façon particulièrement heureuse les caractères de la sculpture en bois. Certes, Sofu travaillait depuis longtemps le bois en même temps que le fer et la mosaïque, mais même alors, c'était toujours le bois qui l'emportait dans toute la production artistique. Il arrive maintenant avec cette matière traditionnelle à une expression nouvelle et tout à fait originale qui prouve bien l'existence d'une puissante personnalité.
Ses anciennes sculptures en bois utilisaient déjà librement l'espace et se présentaient en masses à la fois puissantes et flexibles. La richesse des volumes et la variété des formes plastiques faisaient de ces œuvres un moyen d'expression chargé de passions. Mais avec ces dernières réalisations, l'artiste a effectué encore un pas qui me semble être décisif. Comme le montre bien la pièce monumentale qu'il a envoyée à l'Académie japonaise de Rome, elles sont comme une incarnation d'une âme archaïque et sauvage qui ressuscite à l'époque moderne. Un archaïsme innocent et pur se respire dans ces monstres si étranges et si terribles qu'on croirait à une survivance du temps préhistorique. Mais, si étranges soient-ils, ces animaux vivent d'une vie saine et libre et par là même traduisent l'aspiration profonde de notre race.
Néanmoins, ces traits nationaux qui animent les œuvres en bois de Sofu ne sont pas d'un caractère difficilement compréhensible pour les étrangers. Tout en étant profondément enracinées dans la tradition japonaise, celles-ci se développent en dehors de la limite de notre pays. A force de mettre en valeur des caractères essentiellement nationaux, elles finissent par acquérir une sorte d'internationalité. C'est un art national qui dépasse la limite d'un seul pays, c'est un art actuel qui dépasse un simple morceau de temps. Les caractères archaïques et actuels s'unissent en une fusion totale et complète. 
On dit souvent que la sculpture de Sofu est toujours tributaire de ses arrangements de fleurs. Mais sa dernière exposition a démontré d'une manière éloquente qu'il s'agit là d'un sculpteur authentique et puissamment original et il faudrait désormais considérer Sofu comme un artiste et un créateur d'une forte personnalité.