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DOROTHE SELZ

L’ESPRIT EAT ART A TRAVERS L’ŒUVRE DOUCE AMERE DE DOROTHE SELZ

L’œuvre de Dorothé Selz née en 1946 à Paris est généralement associée au Eat Art, une démarche initiée par Daniel Spoerri qui crée le restaurant Spoerri le 17 juin 1968 à Dusseldorf puis la galerie Eat Art en 1970, restée ouverte jusqu’en 1972.

Ce temps très court fut peuplé d’actions et réflexions  sur les enjeux liés au comestible. Daniel Spoerri a repris plus tard des repas à thème comme «Le repas des Homonymes »où toutes les personnes présentes avaient un nom de philosophe ou de musicien célèbre ; ou  «Le repas des Riches et des Pauvres » durant lequel un convive sur deux avait une assiette de pois chiches ou un met luxueux. Quand un mouvement comme celui-là existe il déclenche toujours des prolongements dont certains traits intègrent les habitudes visuelles ou culturelles.

Le Eat Art peut-il se définir autrement que par la seule relation avec son fondateur Daniel Spoerri. Si l’art comestible représente un axe majeur du travail de Dorothé Selz, il n’en est pas cependant l’unique expression car elle opta dès le début pour un éclectisme en menant de front la mise en situation de la nourriture et une œuvre picturale privilégiant  le détournement d’images. Le paradoxe anima déjà son entrée dans le milieu de l’art, lorsque pendant les évènements iconoclastes de Mai 1968 elle se retrouva coincée entre des aînés amicaux mais encombrants et un souffle avant-gardiste dans lequel elle allait s ‘épanouir, sans jamais rejeter la tradition.

Du nouveau réalisme moribond elle conserva le principe de l’appropriation du réel pour offrir au public de nouvelles relations avec son environnement le plus quotidien. L’application de ce principe au domaine de l’alimentation, obligeait le spectateur à s’interroger sur ses habitudes culturelles, tout en questionnant l’essence même de l’art. Faisant la connaissance de Pierre de Restany, théoricien du Eat Art, elle croisa le chemin de Daniel Spoerri dont le travail depuis dix ans visait la table et nos habitudes alimentaires, par le concept du tableau piège qui fixait l’état momentané d’une table après un repas. « La table horizontale devenant tableau à la verticale, la banalité était élevée au rang d’œuvre d’art. L’artiste devenait ainsi l’humble serviteur du hasard, un rôle réducteur qui devint vite pesant et le poussa à imaginer des développements salutaires pour le sortir du piège qu’il s’était lui-même imposé.» (1)

« Il décida de ne plus s’en tenir à l’unique présentation du tableau, pétrification d’un instant, mais de montrer toutes les étapes qui avaient abouti à la création du tableau piège : cuisine, dégustation. Les galerie d’art transformées en restaurant montrèrent l’artiste en pleine action culinaire et les spectateurs dans le rôle de créateurs de tableaux-piège. Alors que les critiques d’art assuraient le service en salle. » (1) Plus tard en 1968-1970 le restaurant Spoerri et la Eat Art Galerie de Dusseldorf devinrent les temples de la création comestible. 

1 Géraldine Girard-Fassien Catalogue Exposition « Offrandes » 2003-2004, Galerie Fraich’attitude.


Quant aux banquets du « Chef » ils devinrent le prétexte à l’élaboration de thématiques au service d’observations comportementales en obligeant les convives à réagir. Mais si le Eat Art doit être considéré avant tout comme une pratique liée à Daniel Spoerri, il doit également être associé aux Editions Eat Art et aux performances conçues à Dusseldorf par des artistes amis, invités à faire de l’art avec de la nourriture.

Dorothé Selz eut ce privilège et marqua ainsi le Eat Art de son empreinte personnelle. Pour quelques-uns comme Arman, Ben ou César il s’agissait de répondre à une demande ponctuelle mais pour elle, plutôt d’établir une relation entre sa pratique artistique élevant la nourriture au rang de Beaux Arts et celle de son aîné Daniel Spoerri. Leurs chemins allaient se croiser à de nombreuses reprises.

« Avant ce rapprochement historique Dorothé Selz avait déjà expérimenté ce que Daniel Spoerri commençait juste à trouver. C’est avec son mari, l’artiste catalan Antoni Miralda, qu’elle célébra le baptême de la nourriture comme matériau de création artistique. » Tous deux créèrent des œuvres communes, «fruit d’une émulation en parfaite adéquation avec l’effervescence de cette époque. »
En 1967 ils envoyèrent des vœux à leurs amis sous la forme d’un Enfant Jésus en sucre reproduit à cent exemplaires emballés dans un étui de plastique transparent. Ce fut le début de l’aventure.
Puis leur intérêt se porta sur le gâteau comme symbole festif. Ils réalisèrent des sculptures pâtissières en meringue qui formèrent des mondes de sucre miniatures habités par de petits personnages en plastique et toutes sortes d’objets en rapport avec le mode de vie actuel : « le gâteau ville », « le gâteau salle de bain », « le gâteau anniversaire de l’Amour », puis des paysages meringués qui témoignaient du mode de vie contemporain : confort moderne et caractère d’affluence. En somme une critique de la société de consommation.
« C’est en développant le double sens linguistique autour du verbe « consommer », qu’ils en arrivèrent à une consommation véritable de l’œuvre, associée à l’idée de plaisir et de célébration festive.» (1)

A partir de 1969 ce mode d’exposition nourriture-œuvre d’art et consommation s’inscrivit dans le déroulement d’un rituel (vernissage d’exposition, fête ou repas). Associé à deux autres artistes Jaume Xifra et John Rabascalle, de 1969 à 1971, ils organisèrent des sortes de cérémonies qui mettaient en scène la nourriture dans des couleurs symboliques en rapport avec des fêtes du calendrier ; « Fête en noir » en hommage aux défunts à la Toussaint, « Fête en blanc » autour de la naissance, dans un but rituel ou esthétique mais pas religieux. L’art devenait spectacle et dans chaque fête collective le public devenait acteur.

Dans le cadre de ces fêtes ils s’exprimaient par toutes sortes de moyens, sons, odeurs, poèmes, gestes et bien sûr consommation ; tous les aliments étaient colorés. Dorothé Selz et Antoni Miralda se qualifièrent alors « Miralda-Selz traîteurs coloristes ».
Le premier repas important ayant eut lieu à la galerie Rive Givaudan, boulevard St Germain, à Paris, chaque convive avait un plat monochrome jaune, bleu, rouge, vert. Ceci se passait en 1970 sept ans après la transformation de la galerie J en restaurant par le chef Daniel Spoerri.

1 Géraldine Girard-Fassien Catalogue Exposition « Offrandes » 2003-2004, Galerie Fraich’attitude.

Cet événement marquant incita Dorothé Selz à venir s’associer au Eat Art qui était en plein essor à Dusseldorf. C’est ainsi qu’à la Eat Art galerie furent exposés en juin 1971, leurs paysages en « meringue et sucre royal » avec leurs pains et gâteaux multicolores. Tandis qu’au restaurant Spoerri, un Eat Art Bankett composé de plats colorés rendus méconnaissables, fut organisé. Leur appartenance à cette tendance, conceptualisée par Spoerri, était ainsi affirmée ouvertement.

Mais leur couple n’y survécu pas et ils se séparèrent en 1972. Pour Dorothé Selz la séparation se traduisît par une disparition de l’œuvre comestible et une concentration sur l’œuvre  picturale «Grandes topographies grises ».

En 1978 un événement important pour elle eut lieu. Elle assura le commissariat de l’exposition « Sucre d’Art » au Musée des Arts Décoratifs à Paris. Le propos était de réunir dans ce lieu des chefs d’œuvre de pâtisseries ou confiseries populaires de différents pays : Europe, Mexique, Bali, et des productions du Eat Art.
Cette confrontation marquait l’entrée du périssable dans un lieu voué à la conservation, un paradoxe. Les deux voyages à Bali et au Mexique marquent un tournant dans sa pratique picturale. La découverte de la fête des morts au Mexique l’influença pour la confection d’un repas funéraire ou « La mort douce » avec des aliments de couleur grise. Ce dîner en l’honneur des disparus, en opposition complète avec ses buffets habituellement violemment colorés, marqua un tournant et la défaveur provisoire de l’art comestible. La couleur, le graphisme, l’arrangement, l’ornementation et l’humour sont désormais les ingrédients principaux.


C’est ainsi qu’elle fut conviée par le commissaire général en 1978, à participer à l’exposition organisée par le CCI du Centre Georges Pompidou,  «Le Temps des Gares » ; une exposition itinérante qui voyagea en France et dans toute l’Europe pendant deux ans. Elle eut lieu d’abord au Centre Pompidou, puis à Bordeaux et à Lyon. Elle se déplaça ensuite en Europe : au Musée National de la Science et de la Technique Léonard de Vinci à Milan, au Palais des Beaux Arts de Bruxelles, au Musée de la Science à Londres, à la Fondation du Musée d’Architecture à Amsterdam. A chaque fois, l’exposition a connu un grand retentissement.


Cette exposition d’envergure réunissait des oeuvres d’art contemporain ainsi que des milliers de documents historiques sur les gares et leurs développements de 1830 à nos jours. L’œuvre de Dorothé Selz nommée « Paysage Ferroviaire » est entièrement travaillée à la poche à douille en sucre glace polychrome. Elle couvre une surface de 30m² carrés environ. Elle est constituée de 8 pièces qui mises bout à bout offrent au spectateur la vision d’un paysage fantastique sur lequel circulaient des trains électriques.

Cette œuvre illustrait un des thèmes de l’exposition : la gare : « incitation à l’imaginaire ». Dorothé Selz en donne une vision ludique, accentuée par l’association de couleurs vives et de formes douces. Chaque pièce représente un paysage imaginaire aux couleurs de l’arc-en-ciel, traversé par des rails, sur lequel de minuscules personnages et des animaux nous font rêver à un autre monde.

En même temps elle devint architecte de constructions éphémères et comestibles (arches et colonnes monumentales) qu’elle surchargera d’une floraison  de denrées alimentaires salées ou sucrées montées sur des pics. Ces assemblages in situ étaient créés sur commande, comme l’avait été «Le Paysage Ferroviaire », s’adaptaient aux lieux, à leur fonction, tout en s’insérant dans le rituel d’une inauguration ou tout autre événement commémoratif. C’est sa forme d’expression la plus personnelle.

Si dans les beaux quartiers se succèdent les galeries où l’art est proposé pour les yeux, dans d’autres quartiers le plaisir des yeux est partout sur les étalages des commerçants,  dans les bazars, sur les trottoirs, aux terrasses des cafés et là il y a des odeurs, … des odeurs qui rapellent des goûts… sucrés,  salés, épicés, poivrés, etc…tout cela accompagné de bruits, de musique, d’éclats de voix.  En 1980, l’exposition «Ecouter par les yeux » au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris traduit bien cette expérience. Nos souvenirs sont nourris de tout cela et notre cerveau ravive l’un à partir de l’autre. « La peinture de Dorothé Selz est une peinture de goût, dans tous les sens du terme. L’artiste s’adresse à un ensemble de sens et de perceptions.» (1)

« En transformant depuis trente  cinq ans, la vie en une sorte de fête Dorothé Selz a su apporter sa conception personnelle à l’esprit Eat Art. Alors que son fondateur Daniel Spoerri se passionna pour les us et coutumes de la table ainsi que les comportements humains face à la nourriture, Dorothé Selz  s’attacha à l’esprit ludique, festif et coloré de la gastronomie » (2)

En 2003-2004 la Galerie Fraich’attitude se proposa de réunir trente ans de recherches plastiques sur le thème de l’art et de la nourriture dans une exposition, sous le titre «Offrandes », titre qui est à comprendre dans le sens du don symbolique et libératoire pour la vie. Il s’agit pour Dorothé Selz d’un hommage visuel, une dédicace aux arts et traditions populaires de divers points du monde.

La Galerie Gabrielle Laroche a retrouvé les huit paysages de sucre coloré réalisés pour « Le Temps des Gares » qui avaient disparu après le périple de deux ans à travers l’Europe. 

« Le Paysage Ferroviaire » de Dorothé Selz est, non seulement une œuvre majeure qui rend compte d’une époque et d’un mouvement artistique : le Eat Art des années 70, mais aussi une réflexion sur le thème des Chemins de fer. A ce titre, elle a sa place dans un Centre d’Art Contemporain comme dans un musée des Sciences et des Techniques.

(1)Pierre Tilman Catalogue Exposition « Offrandes » 2003-2004, Galerie Fraich’attitude
(2)Géraldine Girard-Fassier, Catalogue Exposition « Offrandes » 2003-2004, Galerie Fraich’attitude.




EXPOSITIONS PERSONNELLES

Installations personnelles de Dorothé Selz
« Sculptures, comestibles, éphémères »
Réalisées en parallèle avec les tableaux depuis les années 1970


DATE    TITRE VILLE ET PAYS GALERIES MUSEES OU AUTRES
1969    « Fête en noir » Verderonne        
1970    « Fête en blanc » Verderonne        
1971    Dusseldorf (Allemagne) Eat Art gallery / Restaurant Daniel Spoerri    
1971    « Fête en 4 couleurs » Paris VIIe Biennale de Paris   
1971    « Eat Art Selz / Miralda » Paris Galerie Claude Givaudan   
1980    « Eat Art Festival »de Daniel Spoerri, Chalon sur Saône Maison de la Culture
1984    « New York à Marseille » Marseille Galerie Arca / Roger Pailhas   
1987    « A manger des yeux » * Lausanne (Suisse) Musée des Arts Décoratifs
1988    « Confectioner’s art » * New York (USA) American Craft Museum
1990    « Azerty le robot » Bordeaux CAPC Musée d’Art Contemporain
1991    « Fresque comestible »    Paris Inauguration de la Galerie nationale du Jeu de Paume
1992    « Fertilité »*    Barcelone (Espagne) Fondation Joan Miro
1993    « Installation»    Barcelone (Espagne) Palais de la Virreina
1994    « Histoire d’eau » * Paris Musée des Arts Décoratifs
1995    « Paysages » Quimper Centre d’art contemporain, Le Quartier
1995    « 10 Sculptures » Paris    Inauguration de la Cité de la Musique
1996    « Sopa Bach » Barcelone (Espagne) Spectacle Carlos Santos   
1996    Paris    25 ans du ministère de l’environnement    Parc de St Cloud,
1998    « 15 sculptures » * Paris Salon de l’automobile, stand Opel   
2000    « Arches entrecroisées » * Saint Etienne IIème biennale internationale Design    
2000    « Niepce, La Table servie » Chalon sur Saône Festival Le Grand Album   
2000    « Deux Arches »    Paris CNAC Centre Pompidou
2000    « Paysage architectural » Vitry sur Seine Réception des vœux du maire Théâtre Jean Vilar
2001    « Dots all over » New York (USA) Felissimo / Design 21   
2001    « Elvis Presley »* Sète MIAM (Musée international d’art modeste)
2002    « Colonnes pyramidées » * Saint Etienne    IIIème biennale internationale Design 21   
2002    « Ligne ondulée comestible » Paris Unesco / Design 21
2002     Paris, Passage de Retz, Prix Nicolas Feuillate pour l’art contemporain   
2002    « Mosaïques au sol » Paris La Conciergerie, Festival du conte   
               
* Catalogue

Dorothé Selz a été le commissaire de l’exposition «SUCRE D’ART» de  janvier à mai 1979 à Paris au Musée des Arts Décoratifs
Exposition regroupant des œuvres des Eat Art, des objets populaires d’Europe, Asie et Amériques Latine, des collections particulières, des objets industriels.........tous étant réalisés en matière sucrée.


EXPOSITIONS COLLECTIVES

DATE    TITRE    VILLE ET PAYS    GALERIES  MUSEES ET AUTRES
1967    « Sciences-fiction »*    Dusseldorf (Allemagne) Kunsthalle
1967    Paris Musée des Arts Décoratifs
1976    «Grandes femmes petits formats » * Paris Galerie Iris Clert   
1976    « La Boite » *    Paris ARC Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
1976    « Wien  (1876-1913) * Paris Galerie Mathias Fels   
1978    « Le Temps des Gares » * Paris CCI Centre Pompidou
1980    « Ecouter par les yeux » * Paris ARC Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
1981    « Festival Sigma » * Bordeaux Entrepôt Lainé
1982    Paris American Center
1982    « Sans Titre » * Toulon    Musée de Toulon
1984    « Armleder, Palestine, Selz » *    Genève (Suisse) Halle Sud
1984    « Carnaval Cent » * Nice Galerie contemporaine des musées de Nice
1987    « A manger des yeux » *    Lausanne (Suisse) Musée des Arts Décoratifs
1988    « Confectioner’s Art * New York (USA) American Craft Museum
1989    « Members Only » * Barcelone (Espagne) Galerie Carles Poy   
1989    « Les Nourritures de l’art » * Evry Aire Libre   
1989    « A Living Heritage » New York (USA) Institut Français
1989    « Bons baisers d’artistes »  *    Paris Centre Pompidou
1990    « Timbres d’artistes » Toulon Espace Peiresc
1990    « L’Abbaye aux dames » Saintes       
1993    « Palais-palettes » * Paris CIES
1995    « Nourritures »    Bremen (Allemagne) Galerie Cornelius Hertz   
1996    « Vraiment, féminisme et art » Grenoble    Le Magazin   
1999    « Autour du zéro » L’Isle sur Sorgue Galerie Annie Lagier   
1999    « A table !» Vienne (Autriche)    Galerie H.S Steinek   
1999    Paris Galerie Gastaud et Caillard   
2000    « D’eau et de grain » *    Jouy Le Moulin de Lambouray   
2000    « De l’appétit, des vanités »* Choisy le Roy Bibliothèque  Aragon
2001    « 17 artistes »    Domaine de Chamarande   
2002    « Restaurant Spoerri » Paris Eat Art gallery Galerie Nationale du Jeu de Paume
2002    « Fridge» * Paris Galerie Fraich’Attitude / Aprifel   
2004    « Ordre et désordre de la nourriture » * Bordeaux CAPC